Nous sommes une équipe composé de jeunes à peine trentenaires et essentiellement originaire du Caire. Malgré la montagne de recherches et statistiques que nous avons épluchés, nous osions espérer qu’un certain nombre de personnes percevaient aujourd’hui l’excision comme un vieux mythe, une tradition disparue depuis des années ou simplement une vieille campagne télévisuelle que l’on avait vu enfant.

C’était le cas, jusqu’à ce que nous nous donnions notre première formation, à Sohag (à 7 heures de train, au sud du Caire), à plus d’une vingtaine de femmes de toute la région de Sohag et de tous âges. Dans cette salle, toutes les femmes sans exception étaient excisées ! Nous avons découvert que la grande majorité de ces femmes vivaient dans des familles où toutes les femmes étaient également excisées.

C’était la première fois que nous étions face à cette réalité, celle de l’excision aujourd’hui très largement répandu en Egypte. Selon l’étude de l’Unicef réalisé en 2013, l’Egypte est le pays qui a le plus grand nombre de femmes excisées, c’est à dire 27,2 millions.

Nous connaissions ces données chiffrées, mais se retrouver face à ces femmes qui ont du subir ces mutilation est bien différent, et même se complique quand vous réétudier plus en détail ces statistiques.

Selon l’OMS, il y a trois degrés d’excision. Le premier revient à enlever une partie ou la totalité du clitoris et/ou du prépuce. Le deuxième type correspond à l’ablation partielle ou totale du clitoris et des lèvres inférieures, avec ou sans l’excision des lèvres principales. Enfin, le troisième type désigne le fait de rétrécir l’orifice vaginal en créant une sorte de bouchon avec les lèvres inférieures ou/et les lèvres principales préalablement excisées, incluant ou non l’excision du clitoris.

Ces degrés d’excision varient dans la mesure où il n’existe pas de méthodologie écrite de l’opération, ni de formation officielle par ceux qui les pratiquent. A la différence de la circoncision masculine, l’excision a des conséquences très importantes sur la femme, tant à court qu’à moyen terme.

Comme l’explique l’OMS : « l’excision n’apporte aucun bénéfice médical. Au contraire, elle endommage les jeunes filles et les femmes sur de nombreux plans ».

D’abord et avant tout, c’est une opération douloureuse et traumatisante. L’ablation ou la mutilation de tissus génitaux normaux et sains endommage le fonctionnement naturel du corps et cause plusieurs problèmes immédiats ainsi qu’à long termes. Par exemple, les enfants nés de femmes excisées ont statistiquement plus de risque d’être mort-nés que les bébés de femmes non excisées. L’excision augmente donc le risque de morts périnatales, de naissances préamaturées et de bébés avec un poids inférieur à la normale. L’excision est responsable d’environ une à deux morts périnatales sur 100.

L’aspect biologique de ce phénomène est le plus simple à comprendre et expliquer. Le plus surprenant vient en réalité des histoires et mythes que nous racontent les gens pour justifier cette pratique. Nous avons échangé avec des femmes qui ont fait des études, même obtenu un diplôme universitaire, mais croient qu’en étant excisées elles sont plus propres, plus socialement respectable, plus pieuse et sont même prêtes à exciser leurs propres filles !

Certaines pensent que c’est une pratique religieuse. D’où, cette question qui émerge à chaque fois que nous abordons l’excision : devons nous laisser la religion en dehors de ce débat pour le bien-être de nos filles ? Ou bien devrions nous attaquer à cette pratique et la condamner d’un point de vue religieux ? Notre expérience de terrain nous montre que la religion ne peut de toute façon pas être détachée de cette la discussion mais doit être utilisée de manière extrêmement prudente.

Un autre débart émerge aussi à chaque fois : est ce que les gens excisent leurs filles pour des raisons religieuses, ou bien seulement pour respecter et perpétuer les coutumes et traditions ancestrales sans réellement réflechir aux raisons profondes de ces traditions ?

Après un nombre incalculable de débats sur cette question, avec de très nombreuses personnes concernées, notre équipe est venue à la conclusion que ce n’est pas ni une question de tradition ou de religion. L’excision est, pour nous, un aspect d’un phénomène beaucoup global. Si vous regardez ce tableau d’ensemble, vous verrez qu’une composante essentielle est la passivité de la société vis à vis des violences contres les femmes.

Laissez moi vous raconter quelques histoires que nous avons rencontrées. Je me souviens de cette femme, sur la fin de ses trente ans, qui parlait de son expérience pendant l’une de nos formations. J’étais sidéré quand elle nous a dit qu’elle n’avait jamais mangé de viande depuis son excision, parce qu’elle ne supportait pas l’idée « qu’un bout de chair » puisse être enlevé d’un corps. Pour elle, le jour où elle a été excisée c’était comme si elle avait été « sacrifiée » ! Il y a aussi cette jeune femme qui racontait en détail comment sa fille avait failli mourir, en pleine opération d’excision..

Parmi ces histoires, nous pouvions cependant parfois trouver un soupçon d’espoir quand certaines clamaient qu’elles n’imposeraient jamais le même acte barbare à leur enfants. Une femme nous a ainsi raconté qu’elle avait réussi à échappé à la pression de son mari et de sa belle famille. Un jour, elle était partie avec ses filles visiter sa famille, et quand elle était revenue elle avait menti à tout le monde, y compris à son mari, en affirmant qu’elle les avaient excisées.

Tout cela nous oblige à reformuler les questions auxquelles nous devons répondre en tant que spécialistes de la santé publique, travaillant pour le gouvernement ou pour des organisations internationales.

La question essentielle est aujourd’hui : pour qui et au nom de quoi sacrifions nous la santé de nos filles, ainsi que le future de notre société ? Au nom d’une tradition vieille de mille ans ? Au nom de pratiques religieuses extrémistes ? Ou bien est ce tout simplement pour perpétuer l’inégalité entre les genres et la violence contre les femmes (présente certes dans le monde entier mais particulièrement sévèrement dans une société aussi divisée socialement que la notre) ?

Nous devons répondre à cette question, mais pour moi ce qui est encore plus important c’est de savoir si nous allons continuer de regarder nos enfants se faire « sacrifiés » ou bien est ce que nous allons rassembler nos forces pour lutter contre ce phénomène traumatisant et enfin essayer de l’éradiquer ?

Bishoy Sadek

Spécialiste de programme